La place

Ils m’ont fabriqué, en fonte je crois, je suis plus vrai que nature. Assis là, sur ce banc pour toujours.

C’est mon banc, sous les platanes. Il paraît que depuis que je suis là, la place semble plus vivante. Je suis un de ces personnages d’illusions, un de ceux qui ne bouge pas, jamais, pas le moindre mouvement. Le vent et les pires orages ne réussissent pas à me faire sortir de ma torpeur, et même la nuit, je reste imperturbablement assis, assis pour l’Eternité.

Je m’appelle Jean. Pourquoi n’aurais-je pas moi aussi un prénom ? En fait c’est la petite Julie qui me l’a donné, elle vient souvent jouer vers moi. Elle me parle.

Un jour elle est arrivée, avec sa corde à sauter, et elle m’a dit :

– Bonjour, moi je m’appelle Julie, et toi c’est comment ton nom ?

Devant mon silence elle a décidé que je m’appelais Jean. Elle a dit :

– Julie et Jean c’est joli. Et puis tu sais, j’aime bien tes yeux. Ils ne bougent pas vraiment, mais c’est comme s’ils me suivaient … Tu veux bien que je t’appelle Jean ?

Elle habite de l’autre côté de la place, au N° 2, la porte rouge. C’est une petite maison bien entretenue, avec un jardin tout à fait comme il faut, un chat, une balançoire, un portail qui grince un peu. Sa chambre avec ses poupées, c’est au 1er. Je le sais parce qu’elle me parle souvent de ses poupées et qu’elle me raconte ses rêves, ses rires et ses envies. Et elle me dit toujours :

– Toi t’es super, tu dis jamais non, tu grondes jamais, c’est jamais impossible, il ne faut jamais attendre à demain …

Elle me dit aussi que l’école c’est pas terrible, qu’il faut y apprendre à lire et à écrire, et à compter aussi. Elle préfère ses poupées et ses rêves. Bien sûr moi je ne peux pas la voir son école, elle est dans l’autre rue et comme je ne peux pas bouger, je ne peux pas y aller, mais c’est une jolie école, avec des tables, des chaises, un tableau noir, et une maîtresse toute blonde et tellement gentille.

Hier elle était triste, j’espère qu’elle n’est pas malade ou qu’elle n’a pas un gros chagrin. Une maîtresse, ça peut avoir un gros chagrin ?

– Tu sais, j’ai un chat, il s’appelle Tigris, il dort avec moi. Maman elle ne veut pas, alors il attend qu’elle sorte de la chambre, et tout doucement il revient et hop, il vient se réfugier sous la couette. Et toute la nuit, il ronronne … c’est super.

Je sais tout ça et bien d’autres choses encore, car Julie passe beaucoup de temps à mes côtés. Elle me chante des chansons aussi. Quand elle sera grande elle voudra être vétérinaire, chanteuse ou infirmière peut-être … Si jamais je suis encore là, assis sur mon banc, est-ce qu’elle viendra encore me raconter sa vie ?

Il y a le vieux monsieur, celui qui passe tous les jours à 9 h 00. Eté comme hiver, beau temps mauvais temps, il passe devant moi, bougonne, marche péniblement avec sa canne, va chercher son pain, son journal, et il repasse. Je ne sais pas d’où il vient, je ne sais pas où il va, je lui proposerais bien une petite halte sur mon banc, mais il n’est pas du genre à parler aux statues. Tant pis pour lui …

J’en vois des choses sur cette place. C’est une petite ville où il ne se passe pas grand-chose, mais même ce pas grand-chose suffit à occuper mes journées d’immobilité et de solitude.

Tenez par exemple, le café d’en face ouvre sa porte quand les cloches de l’église sonnent 7 coups. Les premiers clients sont les habitués, pour eux je n’existe pas vraiment, ils sont encore dans leur demi-sommeil. Ils ne parlent pas, juste «’jour … ». Le patron les connaît et sait ce qu’ils veulent alors pas besoin d’en dire plus.

Celui que j’aime bien, c’est le balayeur, il s’appelle François. Il rouspète toujours quand les chiens viennent se soulager sur moi.

– Quand même, un peu d’éducation ! On ne pisse pas sur les pieds de l’Eternité !

C’est lui aussi qui nettoie mon chapeau quand les oiseaux y marquent leur passage …

– Mon pauvre Jean, heureusement que je suis là.

Au fait, comment sait-il mon nom ? C’est certainement Julie, je les vois discuter parfois quand il balaie devant le n° 2.

Et les amoureux, j’ai bien compris leur manège ! C’est celui de tous les amoureux, depuis la nuit des temps. Ils font semblant, se cherchent, se regardent … en coin, … par en-dessous. Lui il se dit,

– Tiens, elle a une nouvelle robe, c’est sûrement pour me plaire, elle est vraiment jolie !

Et elle,

– Les mains dans les poches c’est pour se donner un air, une contenance, encore un timide !

Ils sont assis sur le banc d’en face, je ne comprends pas ce qu’ils disent, mais c’est sûrement agréable car ils sourient. La main du garçon ose une caresse sur la joue de la fille, et alors ils se regardent vraiment, ils ne disent plus rien et s’en vont. Passé le coin de la ruelle, je ne peux qu’imaginer la suite de leur histoire.

Et le jour du marché ! Je me sens presque un intrus, je prends trop de place. Entre les carottes, les laitues, les fraises et framboises, le fromage, le poisson, la volaille … et j’en passe. Mais la plus jolie, la plus gentille, c’est la petite vendeuse de fleurs et de sucre d’orge. Elle ne fait pas de bruit, elle s’installe à côté de moi, et elle offre ses roses et ses bonbons avec tant de simplicité et de douceur. Si je pouvais, je lui offrirais toutes les roses du monde. Et à chaque fois, elle met de côté ce que la petite Julie viendra chercher, une rose pour sa maman, et les sucres d’orge pour ses poupées …

Il y a le charcutier aussi, lui il ne m’aime pas, il me trouve inutile. Il parle fort, avec ce petit côté vulgaire qui fait que les gens passent devant son étal sans s’arrêter. Et ça le met de mauvaise humeur. Un jour pour se venger, il m’a même donné un coup de pied, là juste dans le mollet. J’ai eu peur qu’il s’en prenne à ma petite vendeuse de fleurs.

Et le marché fini, tout reprend sa place, son calme, ne reste plus que le désordre inévitable des rassemblements. Quelques chiens et chats égarés y trouvent leur comptant, François reprend son balai et redonne à la place la beauté du matin. Et quand tout est bien propre comme il aime que ça le soit, Il vient s’asseoir à côté de moi :

– Tu vois Jean, tous les jours sont différents, mais tellement identiques. Il faut toujours tout recommencer, et même si on le sait, on recommence chaque jour, et chaque jour je reprends mon balai. Faire que tout soit propre, toujours propre, c’est ma vie !

Sait-il que je l’entends et que j’aimerais tellement lui répondre, lui dire que sa place est bien belle, et que sans lui, ni la petite Julie, ni la vendeuse de fleurs, ni les amoureux n’auraient plaisir à s’arrêter sous les platanes. Au bout de son balai, c’est un petit bout du bonheur !

Sur cette place, il y a ceux qui ne font que passer, il y a ceux qui courent, ceux qui flânent, ceux qui reviennent, et ceux qui s’arrêtent le temps de voir si je suis réel ou juste posé là, simple décor !

Et que dire des commères, ah celles-là ! Elles en veulent à la terre entière, gare à ceux et celles qui commettent la moindre petite erreur, qui ne correspond pas à leur vérité. Les sentences sont irrévocables.

Mais il y a aussi cette vieille dame, elle vient s’asseoir là tous les jours, distribue miettes et pain sec aux oiseaux. Certains disent qu’elle est un peu folle, que sa vie se fait dans sa tête, qu’elle vit dans son passé. C’est vrai qu’elle porte toujours de drôles de chapeaux, mais on n’est pas folle parce qu’on porte de drôles de chapeaux. Une fois, elle s’est assise sur mon banc, et elle parlait d’un enfant qui n’est jamais revenu, d’un mari aussi, que la mer avait pris, et puis je n’ai plus très bien compris. Ca se bousculait dans ses mots, elle n’avait pas l’air triste pourtant, mais elle ne pouvait pas s’attarder parce qu’il fallait préparer le repas pour cet enfant et ce mari qui ne tarderaient plus à rentrer.

Pourquoi m’a-t-on posé là ? Pour être le témoin de cette toute petite partie du monde ? Pour permettre à ceux et celles qui sont vraiment seuls d’avoir un peu de compagnie ? Julie, la petite fille, dont la clé de sa maison est trop souvent sous le paillasson, pourra peut-être y répondre un jour.

Je ne suis qu’un personnage d’illusions mais j’aime à croire que mon immobilité est utile. Julie, François, vous la vieille dame aux drôles de chapeaux, et tous les autres, d’où je suis, je ne peux guère vous protéger, je ne peux que vous entendre. A vous de trouver les réponses.

Prenez soin de vous.

Marinette Tille,
Juin 2010

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