La misérable fin des martin-pêcheurs et poissons du Grand Canal touchera-t-elle les Ormonts ?

Habitant des Mosses et pêcheur depuis des décennies dans notre vallée, également en plaine, ainsi qu’à l’étranger, je constate un phénomène qui m’inquiète. A savoir l’invasion de plus en plus fâcheuse des harles et cormorans. Ces prédateurs, non contents de dévaster jusqu’ici l’équilibre écologique dans les rivières et les lacs de plaine, sont en train de remonter petit à petit les rivières et notamment celles de notre vallée des Ormonts. A cela s’ajoutent les pollutions. N’est-il pas temps de réagir ?

Le Grand Canal de la plaine du Rhône, qui se trouve sur le canton de Vaud, chemine en droite ligne depuis Saint-Triphon, jusqu’au Léman. Jadis, à la place de ce canal de drainage, creusé lors de l’assainissement de la Plaine du Rhône, existait un marais, plein de méandres et riche en faune.

Ces travaux ont profondément modifié la géographie de l’écoulement de l’eau de la plaine du Rhône. Ne subsistent que des cours d’eau rectilignes avec peu de place pour la faune piscicole. A ses débuts, le Canal  avait une bonne population de truites et d’ombres de rivières, malgré que ce cours d’eau n’était et n’est toujours pas considéré comme rivière piscicole.

Tous les hivers, des truites remontent du lac pour frayer et en mai, des gardons en font de même, ainsi que des brochets. Les brèmes fraient seulement sur la partie aval du parcours. Une grande quantité d’alevins de ces poissons, surtout les gardonneaux restent le long du canal et se réfugient dans un petit étang attenant, sis au niveau de la nouvelle route H 144. C’est une compensation écologique créée pour atténuer la perte de milieux naturels dus aux travaux de cette voie nationale utile. Lors de l’hiver 2011-2012, des martin-pêcheurs avaient pris leur quartier vers cet étang et avaient un garde-manger inépuisable, pensaient-ils. Mal leur en pris, car une menace pesait sur ce stock de friandises. En effet, fin janvier début février, des escadrons de harles sont arrivés et, en peu de jours, ont complètement vidé cette réserve de dizaines de millier d’alevins. Ensuite ces harles, d’une efficacité redoutable, ont continué en remontant mètre par mètre le long du cours d’eau et ont fait une razzia sur les éclosions de truitelles et d’autres espèces.

L’hiver 2012-2013 les poissonnets étaient là, mais plus un martin-pêcheur. Heureusement d’ailleurs, car rebelote, les harles étaient présents et plus de poissons, ni dans l’étang ni dans le Canal. Plus de quoi nourrir les martin-pêcheurs, donc disparition totale de ces magnifiques oiseaux. On ne peut pas protéger une espèce qui devient invasive, comme les harles et les cormorans sans léser d’autres espèces, ô combien plus délicates.

Avant les prédateurs, la disparition progressive des espèces de poissons de ce cours d’eau a commencé au début des années 1980, en raison de la pollution par les micropolluants et le réchauffement de l’eau par la station d’épuration d’Ollon-Villars. De même, les produits utilisés par l’agriculture ont éliminé les larves d’éphémères, de trichoptères, de plécoptères et autres nourritures essentielles au maintien d’une population piscicole acceptable.

Les cormorans et les harles ont fini le travail de sape et non contents d’avoir décimé le Grand-Canal ils jettent leurs dévolus sur les autres cours d’eau. Le Rhône est systématiquement pillé. Tous les autres affluents du Léman – et la Grande-Eau – sont visités et plus une frayère de truites n’est à l’abri d’une destruction et de l’extinction de la souche sauvage et par la même occasion les martin-pêcheurs. Les ornithologues se posent la question sur la disparition de ces beaux oiseaux et autres congénères aquatiques. La réponse est là. Personne n’aurait idée de mettre des meutes de loups dans chaque vallée, ni de protéger des terriers de renards dans les parcs avicoles, alors pourquoi ne pas contrôler ces populations de cormorans et de harles ?

Les cormorans plongent jusqu’à plus de trente mètres de profondeur pour s’alimenter. Les pêcheurs professionnels trouvent dans leur filets des poissons blessés et morts, dus à ces prédateurs qui se nourrissent dans le lac sans problème. Les harles ne trouvent pas de quoi se nourrir dans le lac en hiver, car ils ne plongent qu’à quelques mètres, alors que les bancs de poissons sont trop profonds. Ils sont maintenus artificiellement en vie par le pain que leur donnent tous les jours les habitués de ces méthodes de nourrissage quotidiennes inadéquates.

Allez vous promener le long des quais, faites l’expérience de jeter du pain et observez le comportement agressif des harles envers les autres canards. Même les cygnes n’ont pas droit au chapitre et se font voler leur pitance sans vergogne. Je suis pour une écologie cohérente, chaque animal à le droit d’être à sa place. Mais, la situation actuelle est à sens unique, donc préjudiciable aux populations de truites, d’ombres, de martin-pêcheurs, voire de grèbes et même de foulques qui sont dérangés sur leur nid. C’est une bombe à retardement et nous en verrons les effets néfastes sur le long terme. Mais n’est-il déjà pas trop tard ?

Il y a deux ans, l’année de l’ombre de rivière à été décrétée pour sauvegarder cette espèce très menacée. Tous les pêcheurs, professionnels et amateurs, savent que si on veut sauver ces espèces nobles, et bien d’autres, c’est d’une part régler le problème lié aux micropolluants et régler aussi la densité considérable de ces espèces piscivores, indésirables parce qu’en trop grand nombre.

Que se passerait-il si, dans le lac et les cours d’eaux, le problème était l’inverse et que des poissons énormes décimeraient les populations de canards. Des millions de francs auraient déjà été employés pour l’éradication de ces monstres, car la disparition des volatiles se verrait. La disparition des poissons, qui se passe sous la surface de l’eau, est invisible à tout néophyte.

Chaque état ou pays sort de l’argent des caisses publiques pour aleviner à grand frais et revitaliser les cours d’eau. Les permis de pêche et les sociétés locales de pêcheurs aussi, contribuent à un maintien des espèces de poissons qui sont une source de protéines non négligeable. Jusqu’à quand continuerons-nous à nourrir ces espèces invasives de prédateurs ailés avec nos deniers publiques ? Mais chaque poisson introduit de cette manière est attaqué, blessé ou mangé par ces prédateurs, et cette méthode est même contraire au maintien des souches sauvages. Pour pratiquer leur passion, les pêcheurs doivent s’exporter dans des pays où les eaux sont bien protégées et où ces prédateurs ne sont pas les bienvenus. Qu’attendons-nous pour inverser la tendance et garder cette manne de pêcheurs sur place ?

Nous avons de magnifiques rivières avec un bon potentiel productif de poissons nobles.

La protection de ces canards piscivore est à sens unique. Des pages entières sont noircies dans la presse, quand un ours ou un loup tue quelques moutons. Des nuées de cormorans et de harles déciment des centaines de milliers, voire des millions de poissons nobles et autres. Personne ne lève le petit doigt.

Autres atteintes néfastes sur le milieu aquatique : les micropolluants, contraceptifs, barrages, agriculture intensive.

Toutes les espèces de larves – éphémères, plécoptères, trichoptères – sont garants d’une bonne qualité de l’eau. Elles sont, en plus, des filtres naturels des milieux aquatiques. Ce sont aussi les aliments de base, riches en protéines, des poissons.

Les plécoptères sont un indice de qualité, utilisés pour le contrôle de la qualité de l’eau, aux Etats-Unis.

Les stations d’épuration des eaux usées ont pour but principal de filtrer les matières organiques. Mais depuis la mise en service de ces usines, le nombre de produits chimiques utilisés quotidiennement par tous les ménages, a considérablement augmenté. Les micropolluants ont fait leur apparition dès les années 60 et aussi les contraceptifs qui, on le sait, diminuent la fertilité des poissons. Qu’en est-il de l’incidence de ce produit sur les larves d’insectes qui pullulaient avant cette trouvaille ?

La disparition de ces organismes coïncide avec la mise sur le marché de ces hormones impliquant la forte diminution, jusqu’à presque extinction, des saumons dans les rivières françaises et des poissons nobles dans les autres cours d’eau d’Europe et du monde entier. Sauf dans les rivières restées à l’état naturel, sans actions négatives de l’homme sur ces milieux protégés de ces produits néfastes.

Il y a bien sûr d’autres actions indésirables sur le milieu naturel, comme l’agriculture intensive, les barrages avec les marnages, qui envasent les frayères et asphyxient les larves par de brutales variations du niveau d’eau.

Cette observation de plus de 40 années, avec cette dégradation du milieu naturel, me rend songeur pour les générations futures, car si en quelques dizaines d’années ces espèces ont disparu, qu’en sera-t-il de l’homme ?

Les larves d’insectes vivant dans l’eau ont une fonction en milieu aquatique comparable au travail des abeilles sur la terre. Les protéger c’est protéger la race humaine.

Réguler les espèces prédatrices invasives, c’est permettre aux poissons, aux martin-pêcheurs et autres sortes d’oiseaux de proliférer pour atteindre un niveau raisonnable de survie. Le manque de sagesse de la race humaine de ces dernières décennies me fait douter !

Les Mosses, le 27 mai 2013
Freddy Aguet

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