Bonhomme de neige et petit lapin

Noël est passé, les santons de la crèche, les décorations, les guirlandes lumineuses et l’étoile ont été remisés dans le grenier, où ils peuvent dormir tranquillement jusqu’au prochain hiver. Mais ne nous y trompons pas, le printemps est encore loin.

Dans le jardin, Jules s’ennuie un peu. Jules, c’est le bonhomme de neige. Les enfants l’ont construit, se sont amusés avec lui pendant des heures, lui ont donné chaud au cœur, à tel point qu’il a cru que c’était pour toujours, et puis, ils l’ont laissé là, avec son chapeau, son écharpe, son nez carotte, ses yeux rigolos, son ventre rond. La nuit dernière, le vent s’est levé et lui a emporté son balai. Il est un peu triste, car il se trouvait beau avec son balai.

« C’est comme ça les enfants, se dit-il, un jour ils vous mettent au centre du monde, vous prennent pour un Roi, et puis, plus rien, ils disparaissent et vous oublient. Bientôt, je fondrai et il ne restera de moi qu’une petite flaque avec un chapeau, une écharpe et les petits cailloux qui m’ont donné la vue. »

Effectivement, quelques jours plus tard, il n’avait plus si fière allure. Jules était un peu cabossé, quelques oiseaux venaient même lui chatouiller les oreilles.

Un matin, alors que tout le monde dormait encore, Stanislas le lapin vint se camper devant lui avec un soupçon d’arrogance :

– J’ai faim, dit Stanislas, as-tu encore une carotte ?
– Ah, c’est donc toi, petit chenapan qui a mangé mon nez pendant mon sommeil ! Regarde, il ne me reste que le trou, de quoi ai-je l’air ! Déjà que je perds de l’eau tous les jours, je n’ai plus qu’un ridicule trou au milieu du visage …
– Mais je l’ai trouvée par terre, je ne savais pas …
– Alors, elle a dû tomber quand j’ai un peu fondu.
– Si tu veux, je peux aller t’en chercher une autre.
– Oh oui, mais où ?
– T’inquiète pas, je trouverai.

Et Stanislas le lapin, pour se faire pardonner, en quelques bonds, arriva sur la place du village où se tenait le marché. La marchande ne le vit pas grimper sur son étal, ne s’aperçut pas non plus quand il prit la plus belle des carottes et ne sut donc jamais qu’elle servirait à un bonhomme de neige qui se languissait de retrouver son nez.

Stanislas fût très fier de lui. Et du même coup, il se prit à penser qu’il pourrait très bien attendre le printemps auprès de son nouveau copain.

Ils passèrent ainsi le temps en se racontant des histoires. Jules, qui ne voyait pas plus loin que le fond du jardin, ne connaissait que celles de son entourage immédiat, mais Stanislas était sûr que, de clôtures en clôtures, il avait fait le tour de la terre, et ne tarissait pas de récits fantastiques.

En fait il attendait avec impatience le jour de Pâques.

– Tu sais Jules, si à Pâques tu n’as pas complètement fondu, je te rapporterai autant de carottes que tu voudras.
– Ah bon ? Tu vas encore les prendre au marché ?
– Non, mais la nuit de Pâques, j’ai une mission très importante. Tu ne le sais pas encore, mais je suis une Légende.
– Une Légende ? C’est quoi, ça se mange ?
– Non, une légende, c’est comme un conte de fées, c’est une histoire que l’on raconte aux enfants et à laquelle ils croient, des fois même ils font semblant d’y croire plus longtemps …  pour faire plaisir aux parents.

La légende dit que la nuit de Pâques, pendant que les enfants dorment, le lapin dépose devant les maisons ou dans les jardins, un lapin ou des œufs en chocolat. Et il repart en emportant tous les dessins que les enfants lui ont préparés, et comme ils savent aussi que les lapins adorent les carottes, je me retrouve avec tellement de carottes que je peux bien t’en donner quelques-unes pour ton nez.

– C’est joli ton histoire, mais je n’aurai jamais qu’un nez, et d’ici Pâques, il y a de fortes chances pour que j’aie complètement disparu.
– Et moi alors, je vais rester tout seul ?
– Ben oui, les bonhommes de neige, c’est comme les papillons, ça ne vit pas longtemps. Regarde, j’ai déjà diminué, mon chapeau est devenu beaucoup trop grand. T’en fais pas, c’est comme ça, c’est pas grave !

Et comme Pâques approchait à grands pas, Stanislas tellement affairé à préparer tous ces lapins en chocolat oublia un peu son copain Jules.

Quand enfin il fût prêt, il retourna dans le jardin pour bavarder un peu avec son ami. Mais il eut beau chercher et chercher encore, Jules avait disparu. Même la neige était partie, une herbe toute fraîche recouvrait le sol. Et quelle ne fut pas sa surprise de retrouver, là où il avait laissé Jules, un chapeau, une écharpe et des petits cailloux qu’il reconnut pour avoir été les yeux de son ami. Il aurait même juré qu’ils lui faisaient un clin d’œil !

Alors il se rappela ce que Jules lui avait dit, que les bonhommes de neige ne voient jamais le soleil du printemps.

Il retourna dans son atelier, retroussa ses moustaches et se remit au travail.

Il fit un lapin en chocolat, mais pas n’importe quel lapin, un immense lapin, sur lequel il fixa les yeux et le chapeau de Jules. L’écharpe aussi, quant au nez carotte, personne n’a jamais vu un lapin avec un nez carotte, alors il lui en mit une dans les bras, la plus belle, et le déposa là où il avait rencontré Jules.

Au matin de Pâques, quand les enfants impatients descendirent dans le jardin, ce fût le plus grand des remue-ménage. Ils n’avaient jamais vu un lapin en chocolat aussi grand, même plus grand qu’eux !

Le chapeau, l’écharpe et même les petits cailloux qu’ils avaient utilisés pour les yeux de Jules, tout était là ! En fait, leur bonhomme de neige oublié s’était transformé en lapin de Pâques ! Ils étaient un peu effrayés, et se dirent qu’il ne fallait pas y toucher, qu’il fallait juste le regarder.

La nouvelle fit rapidement le tour du village, et garçons et filles eurent tôt fait de venir admirer ce lapin géant. Et il sentait tellement bon !!!

La maman, qui avait tout observé de derrière la fenêtre s’approcha.

– Je pense que comme tous les lapins de Pâques, celui-ci s’attend à être dégusté, et comme il est vraiment très grand, il y en a pour tous les enfants du village. On va faire une fête. Ce sera non seulement la fête de Pâques, mais la fête à Jules. En le mangeant vous lui éviterez de fondre comme a fondu votre bonhomme de neige, parce que le chocolat au soleil, c’est comme la neige, ça fond !

Mais gardez précieusement le chapeau, l’écharpe et les petits cailloux, et dès l’hiver prochain, n’oubliez pas de redonner vie à Jules, peu importe qu’il soit bonhomme de neige ou lapin de Pâques. Et j’ai tout lieu de croire qu’un lapin, un vrai, se fera un plaisir de dénicher la plus belle des carottes qui lui servira de nez !

Stanislas, tapi dans un buisson, avait suivi toute la scène. Il vit donc tous les enfants se régaler qui d’une oreille, qui d’un bout du ventre, d’une patte ou de la petite queue qu’il avait prit grand soin de fabriquer. Plus tard, il ne resta que le chapeau, l’écharpe et les cailloux sur l’herbe tendre.

Il fût tout à fait tranquille quand il vit Isabelle, la petite fille qui avait tant pleuré quand Jules avait complètement fondu, ramasser le chapeau, l’écharpe et les cailloux et l’entendit dire à sa maman :

– Je vais les ranger près des santons, des guirlandes et de l’Etoile de Noël, comme ça on n’oubliera pas de refaire Jules. Quant au nez carotte, on verra bien…  il y a toujours le marché…  ou un lapin magicien… !

Les enfants de ce village n’oublièrent jamais ce matin de Pâques très particulier. Il faut dire qu’ils eurent tous un peu mal au ventre, ce lapin Jules était tellement bon.

Marinette Tille, février 2010

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