L’impasse du Paradis
Madame, Mademoiselle, Monsieur. Les enfants. En voyant le froid mordant qu’il fait dehors, je me permets de vous interrompre dans vos tâches quotidiennes. En effet, il est de la plus haute importance, en ces temps troublés, que vous puissiez prendre connaissance des faits singuliers qui sont survenus, il n’y a pas si longtemps, non loin de chez vous. Après bien des hésitations, je me suis décidé, enfin, à les coucher sur le papier. Et j’estime qu’il est de mon devoir de vous transmettre cette incroyable histoire, avant que ma mémoire ne perde certains détails importants, et que ce récit finisse par disparaître, dilué dans l’oubli du temps technologique dans lequel nous courons sans répit.
Les événements se sont déroulés dans une ville fortifiée, d’origine moyenâgeuse, dont l’expansion a débuté au XIIe siècle. Dès le départ, cette future grande cité s’est trouvée entre deux courants religieux. Elle a su éviter les affres de la guerre durant près de huit siècles. Malgré cela, cette agglomération sans cesse en mutation, fut secouée par des hauts et des bas financiers. Elle a souvent changé de mains. Mais de tout temps, des scientifiques, des architectes, des artisans ont peuplé ses rues. Ils appréciaient la relative tranquillité et le confort discret de cette bourgade. Il y avait même un quartier réservé aux apothicaires, aux mages et autres érudits. Des gens très influents durant une longue période au moyen âge.
Les non-initiés n’avaient pas le droit de pénétrer dans cette enclave de la basse-ville. Cependant, il n’était pas rare que des membres de la famille des Habsbourg s’y aventurent. Il semblerait que certains espions à la solde de la maison de Savoie, eurent l’audace d’y chercher secrets et querelles. Ces gens-là ne furent bien évidemment jamais retrouvés… Dans ces quartiers, la surveillance était extrêmement efficace.
Imaginez ces quartiers de nos jours. Peu de choses ont changé. L’éclairage publique, la propreté des rues qui ne sont plus souillées par les excréments animaux et humains… Et les habitants. Voilà, le décor est planté. Je vous invite à y entrer sans plus tarder.
8h00. Nous sommes au coeur de la cité médiévale. Dans les plus vieux quartiers, proches du Cloître. Cela fait quelques heures qu’il neige. Le silence qui descend avec les flocons invite au calme. Malgré la nuit, on distingue la couche en formation. Dans la petite ruelle en pente et en pavés, le sol ressemble à une couverture a damiers noir et gris foncé. Là-bas, tout au fond de «L’impasse du Paradis», un endroit sombre et sinistre, mal plat et mal odorant, une tranchée de lumière déchire l’obscurité feutrée. Elle pousserait presque le courageux à s’aventurer plus avant pour voir de quoi il retourne.
Cette enfilade serrée se termine abrupte contre un haut mur, derrière lequel se déroule la colline. Noyés dans la vénérable maçonnerie, on peut voir les restes d’une ancienne porte cochère, et deux meurtrières qui ont été murées. Ce cul-de-sac défie le temps. Immobile et oublié. Les petits blocs de granit qui couvrent l‘endroit ont vu plusieurs siècles défiler sans broncher. S’ils se sont usés et abaissés, ils sont malgré tout, plus durs que toutes les semelles, les roues ou les sabots qui les ont foulé.
A la mauvaise saison, on jurerait que les façades des maisons qui bordent la ruelle se serrent les unes contre les autres. Comme pour garder bien au chaud, les trop rares badauds qui s’y hasardent. La bâtisse la plus récente campe sur ses respectables fondations depuis 220 ans.Tout, ici, semble être né avec le monde.
Il n’y a qu’un candélabre minable pour éclairer ce lieu hors du temps. C’est sans conteste la vitrine de la petite échoppe qui diffuse le plus de clarté. Là-bas, tout au fond. Et justement, la délicieuse lumière orange se reflète sur les flocons qui dégringolent en dansant devant la grande fenêtre étincelante. Si seulement ils avaient pu voir à l’intérieur…
Au premier plan, juste derrière ces vieux carreaux irréguliers, se trouve un présentoir en bois ciré. Il est cerné par deux antiques lampes, dont les déflecteurs en laiton poli diffusent cette lumière chaude et ondulante, qui s’échappe en flammes fantomatiques, jusque dans la ruelle. Malheureusement, il n’y a plus que de la poussière sur le présentoir. Mais quelque temps auparavant, trônait un petit cheval. Pardon: un cheval de bois. Il était parfait. Sa silhouette attirait immanquablement le regard. Il semblait si réel, que personne n’aurait été étonné de le voir partir au trot. Le corps luisant, fier et solidement charpenté, il patientait dans cette posture depuis… 50 ans!
C’était une vitrine discrète, cachée au fond de cette ruelle borgne. Elle était ouverte sur l’univers d’un sculpteur sur bois. C’était plus que cela. Sa modeste boutique s’apparentait à l’arche de Noé, version campagne et montagne de ce pays. Si on avait assouvi sa curiosité en bravant les pavés, et une fois passé le pas de la lourde porte en faisant teinter quelques mystérieuses clochettes invisibles, il aurait fallu mille yeux pour appréhender tout ce qui meublait les étagères, ou dormait dans de petites caisses. Une ménagerie bigarrée et magnifique apparaissait alors.
On y apercevait partout de petites silhouettes familières. Une truie avec ses pourceaux, un cerf aux aguets, accompagné de sa biche. Une chèvre et quelques moutons, des veaux, vaches, taureaux, canards et oies, chiens et chats. Un ours dressé contre un arbre, deux bouquetins se battant. Un lynx sur un rocher. Tous paraissaient si vivants si vrai. Et que dire des figurines humaines… Incroyables silhouettes presque parfaites. Des visages tantôt souriants. Un affûteur ambulant, occupé à faire tourner sa meule. Un môme rigolard et crasseux vendant les journaux à la criée. Ou des visages graves, comme celui du pasteur semblant marcher les yeux dans le vague, ou peut-être en communion avec le Saint-Esprit. Un moine pressé en sabots tenant sa lourde robe pour l’empêcher de traîner dans une boue invisible. S’y trouvaient aussi des accessoires de la vie de tous les jours. Une charrette, un tombereau à charbon, une grande luge à foin. Le monde rural et alpestre se trouvaient tout entier ici. Et son créateur était encore présent, oeuvrant sans répit.
En cherchant dans l’ombre et la poussière, tout au fond du local, on y discernait un établi jonché de copeaux et d’outils. Au milieu de ce «capharnaüm» trônait une grande lampe munie d’un abat-jour en opaline. Des particules de poussière luminescente virevoltaient dans la lumière. En plissant les yeux, il était parfaitement envisageable d’apercevoir la silhouette anguleuse d’un humain. Une silhouette immobile. Une sculpture grandeur nature? Rien n’indiquait que ce fût un être vivant. Cependant, il y avait du mouvement. Seules ses mains exécutaient des gestes. Ils étaient lents et précis.
Ce Monsieur avait largement dépassé l’âge de la retraite, même la plus tardive. Son visage était pareil au parchemin. Au milieu de toutes ces lignes confuses et profondes, flottaient deux yeux gris. Ils étaient vifs et lumineux. Un feu intense les animait encore.
Tout dans cette boutique semblait «réel», surgit d’un monde parallèle… En se rapprochant davantage pour apprécier la finesse de certains détails, l’observateur plongeait dans un autre monde, rempli de la précision et du réalisme du maître des lieux… Chaque animal, chaque personnage possédait quelque chose de plus qu’une simple statuette. Il émanait une force contenue de ces petites silhouettes. C’eut été un enchantement pour les enfants… Sans aucun doute nettement moins pour le vieil artisan. Chaque objet constituait une oeuvre délicate et non un jouet. Heureusement, les gamins étaient proprement terrorisés par l’aspect physique du sculpteur.
Tous les objets qui se trouvait sur les étagères ou dans les tiroirs paraissait avoir servi… Les roues du tombereau étaient cerclées de fer. Le métal semblait usé et rouillé par endroits. Les sangles qui tenaient fermement le timon étaient de cuir, elles passaient dans de minuscules boucles. Ce petit attelage dégageait une odeur… d’écurie! Il y avait un potager en fonte. Il semblait recouvert de suie…
Des outils étaient posés sur le pont d’une charrette. Un «botte-cul», sorte de tabouret à un seul pied pour traire. La grande scie, (6 centimètres de long ) avait les dents bien acérées. Nul doute que la hache était fort bien aiguisée et prête à fendre les bûches de bois dur. Tout cela était magnifique, et pour ainsi dire incroyable. Mais pour que la réussite fut totale, il manquait un élément important. La parfaite silhouette du cheval dans la vitrine.
Pour mieux comprendre cette singulière histoire, il faut prendre un peu de recul. Dans cette optique, il semble tout à fait raisonnable de faire un saut dans le temps. Un demi-siècle en arrière paraît honnête. Les faits vous apparaîtront sans doute plus clairement. Quoique cela ne soit pas garantit. Loin s’en faut…
50 ans avant
Le décor est parfaitement identique. Et l’individu au fond de la boutique, s’il est maigre, paraît tout de même plus jeune. C’est toujours l’hiver, car durant les autres saisons plus clémentes, il est absent. Ces périodes sont propices aux voyages et à l’observation. Et ce qui est primordial, c’est la récolte de différentes essences de bois et autres matériaux.
Il fait nuit dans la ruelle sans issue. Toutes les fenêtres des maisons alentours sont calfeutrées, pour ne pas laisser entrer le froid qui est mordant. Donc, personne ne verra jamais la silhouette qui vient de tourner au coin de la Grand-Rue. Blotti dans une lourde cape de laine et caché sous un chapeau à larges bords, un homme de grande taille s’avance lentement, mais sans aucune hésitation. Il se déplace aisément sur les pavés rendus glissant par une fine couche de neige gelée.
Il va ainsi jusqu’au bout de la ruelle. Lorsque l’homme atteint le bord du carré de lumière, il stoppe net. De cette façon, il n’est qu’une ombre informe dans la nuit, presque invisible. Mais l’individu à l’étrange comportement peut regarder, à sa guise, l’intérieur de la petite échoppe. Le petit cheval dans la vitrine, en particulier.
Derrière son établi, le sculpteur l’a tout de suite remarqué. Pour la simple et bonne raison que c’est déjà la cinquième année consécutive que le monsieur à la cape vient le visiter. La cinquième fois qu’il se manifeste le soir du mercredi de la première semaine d’hiver. Il est précis comme un calendrier, mais sombre comme un mauvais présage. Et pourtant…
Le visage enveloppé par la douce fumée de sa pipe, le sculpteur sait qu’il lui faudra attendre l’heure de la fermeture, pour que l’homme daigne enfin entrer. C’est chaque fois pareil. De plus, l’artisan est presque certain de connaître cet homme. Quelque chose en lui est familier. C’est une sensation étrange de «déjà vu» Comme si c’était une vieille connaissance. Sans doute trop lointaine pour lui attribuer un nom. Il chasse l’idée de sa tête et se lève pour accueillir l’homme.
-Bonsoir Monsieur, froid piquant n’est-ce pas? Que puis-je pour vous? Et comment allez-vous, depuis votre dernière visite?
-Bonsoir Monsieur. Vous vous souvenez de moi? C’est très aimable à vous. C’est toujours avec bonheur que je pénètre dans votre boutique. A chaque fois, je suis impressionné par ce que j’y découvre. je me souviens d’un couple de personnes âgées qui était posé ici. L’avez-vous vendu?
-Oh non! Non, je n’y ai jamais songé… Disons qu’au fond du jardin, il y a un petit monde. En miniature… que j’ai construit, pour y mettre ces figurines. J’espère qu’elles y sont confortablement installées. Et ne vous méprenez pas sur mes paroles, je ne me prends pas pour le créateur.
-Ah?
-Oui, c’est à dire, ce sont des gens que j’ai connus. Des amis chers. Cela m’a peiné, lorsqu’ils nous ont quittés. Lui était cordonnier, sa femme était une excellente couturière. Elle faisait des miracles avec les vieux habits. A partir de mes souvenirs, je les ai fabriqués… recréés. Ainsi, je peux les voir de temps en temps.
-Je vois ce que vous voulez dire… Concernant le cheval dans la vitrine, je désire vous l’acheter. Il est magnifique. Il ressemble tellement à un cheval dont je me suis occupé… Il y a fort longtemps.
-Il n’est pas à vendre Monsieur, il fait partie d’un attelage de cinq chevaux. Il est le remplaçant. C’est du travail de débardage dans la forêt, et c’est pénible pour les animaux. Il faut donc souvent en remplacer un. Mais il y en a d’autres, si vous le désirez. Ils sont tous exécutés avec amour et passion. Si vous en prenez un dans les mains vous ressentirez ce que j’y ai mis. Voulez-vous en voir un autre?
-Non, merci. C’est celui-là en particulier qui m’intéresse. Vous semblez en parler comme s’il s’agissait d’êtres vivants…
-Oui Monsieur, lorsque je les crée, je leur donne une part de mon âme. Si j’ose dire… C’est ma façon de laisser une trace, quelque chose après mon passage sur Terre. L’attelage dont je vous parle est une de mes premières grosses réalisations. J’ai passé un an pour chaque animal, puis six autres années pour le véhicule et les outils. En dehors de mes autres créations, évidemment. Je comprends votre attirance pour «Jo». Des six chevaux que j’ai reproduis, c’est celui pour lequel j’ai le plus travaillé. Lorsque j’étais gamin, j’ai régulièrement accompagné l’attelage où se trouvait Jo. Le cocher était un grand homme, bourru mais généreux. Il me laissait tenir Jo au retour d’une journée de labeur. L’animal me respectait, malgré ma petite taille. C’est un Frison. Il est superbe dans sa robe noire satinée. Il est solide, courageux et volontaire. Il ne rechigne pas à la besogne. Cependant, en attelage, il est préférable de le mettre devant. car bien qu’il soit tolérant, c’est un meneur. Il n’accepterait jamais une autre bête devant lui.
-Vous avez dit «Jo»? Un nom peu courant pour un cheval?
-Excusez-moi, c’est un diminutif. Son véritable nom est long et difficilement prononçable. C’est un pur-sang!
Soudain les deux hommes sont interrompu par un fracas métallique, et de clochettes qui tintent vivement. Une petite silhouette traverse le magasin en coup de vent, bousculant au passage le client. Il semble monté sur des roulettes. Haut comme trois pommes, un lutin roux au visage constellé de taches de rousseurs dépose un panier avec des bouteilles de lait. Il se retourne, gratifie les deux hommes d’un immense sourire, et repart aussi vite qu’il est venu. Le sculpteur s’excuse pour l’irruption soudaine de David, le passeur de lait. Six ans et demi, et digne fils du laitier.
-Il n’y a pas de mal. Vous vouliez me dire le nom complet, puis-je le connaître?
-Et bien… sans doute oui: Joris From Wildland.
-Ah oui… Jo lui va très bien!
-Vous savez, malgré sa force et son caractère de meneur, il est parfaitement éduqué. On peut le monter. Il faut juste être honnête et franc avec lui. Savoir s’imposer avec respect. Et alors, il vous emmènerait jusqu’au bout du monde…
-Vous êtes surprenant Monsieur. Je ressent une grande… complicité entre vous et ce cheval. Je me trompe?
-Quelque chose comme ça.
-Votre prix sera le mien. Sans discussion. Quel qu’en soit le montant. Je vous en prie.
-Sauf votre respect Monsieur, je ne veux pas m’en séparer. Je désire le garder près de moi aussi longtemps que possible. J’y suis effectivement très attaché. Pardonnez mon refus.
-Il est tout à votre honneur. Je respecte votre décision… Mais je suis obstiné. Et j’ai une infinie patience. Au final, quoiqu’il arrive, je suis persuadé qu’un jour ce cheval sera près de moi! Au revoir Monsieur, ce que vous faites est extraordinaire et admirable.
Les derniers mots de l’étrange client déconcertent l’artisan. Il secoue la tête, comme par chasser ses idées sombres. Le grand homme qui avait enlevé son chapeau, après être entré dans la boutique, a laissé entrevoir un visage presque familier de doux vieillard pendant la brève conversation. Ce qui contraste singulièrement avec sa sombre silhouette. Mais déjà, il s’est couvert et passe discrètement de la chaude lumière de l’atelier à l’ombre de la nuit froide. Il n’aura fallu que deux minutes pour que cette visite ne soit plus qu’un souvenir. Il règne une sensation de vide dans la boutique.
Retour au présent
18h05. A un demi-siècle d’écart. Dehors, il neige maintenant à gros flocons. Le sculpteur est fatigué et âgé, ses mains en témoignent. Mais les gestes qu’elles exécutent sont toujours aussi précis. Eclairé par la lampe au déflecteur en opaline, il termine un animal à cornes. C’est un renne de Laponie. Il le pose délicatement devant lui, et l’observe, enveloppé par le parfum de sa pipe. Ce vénérable Monsieur sait parfaitement qu’il est au crépuscule de sa vie. Il savoure donc chaque instants que son corps et son coeur lui accordent.
Perdu dans ses pensées, il se laisse guider par de lointains souvenirs. Soudain, les volutes de fumée sont chassées par un courant d’air froid. Quelqu’un est entré dans le magasin, Et il ne l’a même pas entendu. Ce n’est pas prudent de sa part.
Mais bien sûr, nous sommes le premier mercredi de l’hiver se dit-il. Et effectivement, il reconnaît la haute silhouette de l’homme à la cape. Celui-ci ôte son chapeau et quelque chose trouble le sculpteur. Le visage de l’homme est identique. Chaque fois qu’il vient il est exactement comme cela. Depuis cinquante ans qu’il reçoit sa courte visite, c’est un vieillard dans la force de l’âge. Pourtant, il devrait avoir bien plus de cent ans…
-Bonsoir Monsieur, je ne vous dérange pas j’espère.
-Non, non. Excusez-moi, j’étais absorbé par ma dernière création. Regardez!
Sur un établi, un traîneau magnifique. Orné de cuir et de velours grenat, il est agrémenté de petites clochettes microscopiques. C’est aussi un long attelage, composé de huit rennes de Laponie, dont le harnachement en cuir reçoit aussi une multitude de minuscules clochettes. Une couverture rouge à carreaux est soigneusement pliée sur le siège avant.
-Ce que vous avez fait là est vraiment extraordinaire. Et illustre parfaitement la Noël. Vous avez matérialisé la magie de cette fête. Mais ma visite a pour but le cheval Jo, qui d’ailleurs n’est pas dans la vitrine…
-Oh! Ah bon… Et bien euh… Il est absent, car il est à la besogne. Le chargement était particulièrement lourd aujourd’hui. Il a nécessité l’attelage des six bêtes. Il devrait bientôt rentrer de la forêt, et je dois m’occuper des chevaux. Je ne suis plus tout jeune et cela me prend du temps. Il faut donc que je ferme la boutique. Je suis désolé.
-Ça n’a pas d’importance. Vous m’intriguez. Je vous propose mon aide. J’aurais plaisir à me rendre utile, car je connais le travail à l’écurie et je l’apprécie, malgré sa rudesse. Si vous acceptez, évidemment.
-Euh… Vous savez, c’est mon petit monde et je ne l’ai jamais dévoilé à personne. On m’aurait prit pour un rêveur. Ou un fou… Bon soit. Mais vous resterez en retrait et silencieux, s’il vous plaît, car les bêtes tolèrent mal les étrangers.
Le magasin fut fermé à l’heure pour la première fois, depuis près de cinquante ans. Dans l’arrière-boutique, il régnait effectivement des effluves de foin, et de… crottin de cheval. Il fallu passer dans un étroit couloir de guingois. Une véritable machine à remonter le temps. C’est éclairés par un chandelier à six bougies, que les deux hommes pénétrèrent dans la cuisine. Un bon feu crépitait dans l’âtre d’une énorme cheminée à foyer ouvert. Une lampe à huile attendait sur la table. Le sculpteur enfila des bottes couvertes de lisier et une sorte d’épaisse redingote, puis se retourna face au vieil homme.
-C’est un autre monde, vous risquez d’être surpris. C’est une création qui a prit tout mon temps. Elle n’est pas tout à fait achevée, et ne le sera sans doute jamais. Je ne sais si c’est raisonnable que vous voyiez cela..
-Ne vous en faites pas, durant ma longue vie, j’ai vu beaucoup de choses insolites, je suis discret et je ne vous importunerai pas, soyez-en sûr.
-Avant de venir, laissez-moi deux ou trois minutes. Regardez par la fenêtre, et ensuite vous déciderez si cela en vaut la peine ou non. Les écuries sont sur la gauche en sortant. Installez-vous ici, la vitre est moins sale. Pour peu que vous ayez encore une bonne vue, on voit très bien dehors.
A l’extérieur il faisait nuit noir, mais des lanternes disposées ça et là, laissaient apparaître ce qui semblait être un modeste pré bien entretenu sans plus. Au delà de la parcelle, il y avait une modeste colline, en partie recouverte par des petits arbres formant une épaisse forêt. Au loin, d’infimes lueurs semblaient indiquer des habitations et même un château qui pointait ses tours par dessus la cime des arbres, derrière la colline. Les hautes cheminées de la vénérable bâtisse dégageaient des volutes de fumée. Impossible d’évaluer les dimensions de l’ensemble. Tout le jardin de ce créateur ressemblait, à s’y méprendre, à un bout de pays en miniature. Et sans doute plus que cela.
Mais alors que le sculpteur s’avançait au devant d’un sentier dont le départ était à peine plus large que ses deux bottes, il s’arrêta. Le père de ce petit monde réfléchit quelques instants, puis se retourna, et fit signe à son étrange client de venir. Celui-ci sorti sur le pas de la porte voûtée, mais n’alla pas plus loin. Il dit quelques mots que le sculpteur crut entendre.
*** *** *** ***
-C’est parfait. Je crois qu’il est prêt à faire le pas. C’est le moment.
-Qu’avez-vous dit à l’instant?
-J’ai dit: c’est parfait, depuis ici! Ne vous en faites pas pour moi.
-Bon. C’est comme vous voulez, mais faites silence, alors, car j’entends qu’ils arrivent.
Et effectivement, malgré la neige, on perçoit le martèlement de plusieurs sabots sur le sol, accompagné par des respirations saccadées et les cris du conducteur. Le sculpteur se dit que c’est la première fois qu’il entend cette voix dans son enclos. En revanche, elle lui semble familière, c’est juste un peu déroutant. A son âge, on à le droit d’entendre des voix! Le vieil homme regarde à gauche, sur le flanc de la colline. Et dans la nuit, l’attelage apparaît enfin dans les flocons tourbillonnants, éclairé par de petites lanternes qui se balancent au rythme du pas. Les six chevaux dégagent moult vapeur et soufflent bruyamment, car ils fournissent de gros efforts pour tirer d’immenses troncs d’arbres couverts de glace et de neige gelée. C’est époustouflant. Tout est vivant!
A trente mètres environ du pied du sculpteur, le conducteur fait freiner le lourd convoi. Les chevaux hennissent, certains se cabrent sur leurs pattes arrière. Le spectacle est saisissant de réalisme. Les troncs d’arbres font un bruit sourd en se frottant les uns contre les autres.
Les chevaux sont impressionnants. Ce sont bien des pur-sang se dit le vieillard. Il lui semble même reconnaître… Non, tout de même… Mais ce serait logique, puisque c’était prévu ainsi. C’est ce qu’il souhaitait non?
Le vieux sculpteur en est bouleversé. Il n’a jamais été aussi proche de son monde. Il en a presque oublié son client. Il se force à quitter des yeux cet incroyable spectacle, pour lui dire de venir observer cela de plus près, mais quelle n’est pas sa surprise de constater que l’homme à la cape n’est plus là. Il est parti. Le vieux créateur est dépité, car c’est bien la première fois en de nombreuses années, qu’il était si proche de son petit paradis. Il est si réel, si près de la vérité qu’il n’a eu de cesse de façonner. Le vieux Monsieur aurait tant voulu partager cet instant de pur bonheur. Il se sentait prêt. Et le seul homme qui aurait pu témoigner de ce moment était parti. Dommage. Il pouvait, il le sentait, il pouvait enfin partager son secret.
Déçu, le bâtisseur de tant de magnifiques miniatures se dirige vers la maison sans regarder en arrière. Et c’est alors qu’il entend clairement une voix presque familière qui l’appelle…
-Hé ho! Bien le bonsoir Monsieur! Froid piquant n’est-ce pas? Si vous aviez la gentillesse de venir à moi . Les chevaux sont fourbus. Ils n’aspirent qu’à rentrer à l’écurie! Et j’ai grand peine à les tenir!
Le vieux sculpteur a fait volte face. Il est certain qu’il ne rêve pas. Il est actuellement sous les flocons, dans son jardin, au pied de son petit pays. Et il distingue toujours les chevaux exténués, ainsi que le lourd attelage. Il voit aussi la silhouette du conducteur. Celui-ci est debout à gauche d’un des chevaux. Le plus bel animal de l’attelage. D’une main il serre fermement la bride et de l’autre, il tient une lanterne. Les animaux s’agitent. C’est incroyable pense le sculpteur. Et personne d’autre pour voir cela. Ca doit être le bon moment… Et de nouveau la voix qui appelle.
-S’il vous plaît, approchez-vous, je vous en prie. Il n’y a aucun problème.
Mais c’est impossible pense le vieux sculpteur. C’est un monde que j’ai créé de toute pièce…
-C’est juste. Vous êtes le créateur de tout ce qui nous entoure ici. Mais vous pouvez tout de même venir jusqu’à moi sans problème. C’était prévu, je suis certain que vous le savez. Venez m’aider, les chevaux sont impatients de rentrer !
Après avoir rallumé sa pipe dans le froid et l’obscurité, le sculpteur se décide enfin. Il pose un second pied sur le minuscule chemin, devant lui. Et contre toute attente, il parvient non sans peine au coin de la colline, au bout de la petite montée où l’attelage avait stoppé.
Il n’est plus qu’à quelques mètres de l’ombre du conducteur. Celui-ci s’avance en levant sa lanterne à la hauteur de son visage. Un rai de lumière vacillante vient éclairer sa douce physionomie enfouie sous le chapeau à large bord. A travers la fumée de sa vieille pipe, qui se mélange aux flocons de neige, le sculpteur reconnaît son étrange client. C’est le visage d’un vieillard dans la force de l’âge qui l’accueille en souriant.
En s’approchant des bêtes, le vieil homme découvre la silhouette du premier cheval. Il n’y a plus de doute. son coeur se sert d’émotion. L’animal est magnifique. Il le connaît que trop bien. A son approche, le cheval souffle et s’agite. Il se libère de la main du conducteur. L’animal tourne son imposante tête, puis pousse délicatement l’épaule du sculpteur avec son front couvert de cristaux de neige. Il reste ainsi quelques instants. C’est un frison noir comme l’ébène, courageux et puissant. Le vieux Monsieur se laisse envahir par la force et la bonté de Jo. Il pose sa main sur l’encolure impressionnante. Complicité.
-Bonsoir. Je m’appelle Gabriel. J’avoue que j’étais un peu ennuyé de vous faire ainsi faux-bond tout à l’heure. C’était important que vous veniez aujourd’hui. Ça me fait énormément plaisir de vous voir enfin en ce lieu. Vous êtes ici chez vous. Vous Allez pouvoir m’aider, car vous connaissez tous ces chevaux bien sûr. Celui-là en particulier. Je vous avoue que je m’entend particulièrement bien avec lui aussi! Inutile de vous préciser que j’en suis honoré. Il y a plein d’animaux et de monde qui vous attend, mais cela aussi vous le saviez…
Fin
Si un soir de fin d’automne, égaré dans les vieux quartiers d’une cité, vous passez dans une ruelle sans issue qui vous semble familière, et que vous voyez une vitrine éclairée sans rien dedans, pensez-y. Pensez rien qu’un instant au Monsieur qui créait ces animaux à partir d’un morceau de bois, ces charrettes et les petits outils qui fonctionnaient vraiment. Imaginez son jardin mystérieux et magnifique, où tout aurait pu arriver. Qui habitait dans le hameau derrière la colline? Quelle grande famille pouvait siéger dans le château? Songez à l’attelage de cinq et parfois six chevaux. Qui sait, peut-être qu’en tendant l’oreille, vous entendrez trotter dans la neige cristalline. Essayez de deviner qui était Gabriel le conducteur.
Mais surtout, le plus important, n’oubliez pas Jo le Frison, courageux et loyal. Il est fort probable qu’un jour, vous ayez la chance de le croiser, sur un chemin de traverse, au détour d’une forêt…
Votre serviteur: David le passeur de lait.
À John P. , Melanie, Jo.
Propos recueillis par Crac

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